01 / 03 Le neurone qui a oublié le temps
  1. ← Réseaux de neurones impulsionnels
  2. 00 Avant-propos
  3. 01 Le neurone qui a oublié le temps
  4. 02 Le potentiel de membrane
Réseaux de neurones impulsionnels · 01 / 03

Le neurone qui a oublié le temps

Pourquoi le neurone des fondations ne sait pas entendre le temps, et comment un état interne lui rend cette oreille.

Une chouette effraie chasse dans le noir complet. Elle ne voit pas la souris qui file dans les feuilles : elle l’entend. Le son atteint son oreille la plus proche quelques millionièmes de seconde avant l’autre, et ce minuscule décalage lui suffit pour fondre précisément sur sa proie. Quelque part dans son cerveau, des neurones mesurent un écart de temps de l’ordre de la microseconde.

Reprends maintenant le neurone du cours fondations, celui qui calcule y=f(wx+b)y = f(\mathbf{w} \cdot \mathbf{x} + b). Pourrait-il faire ce que fait la chouette ? La réponse est non, et la raison est précise. Ce chapitre part de cette impossibilité pour reconstruire un neurone qui, lui, sait entendre le temps.

Le neurone des fondations vit dans un présent éternel

Reviens à la formule centrale du cours fondations. Pour une entrée x\mathbf{x}, le neurone produit

y=f(wx+b).y = f(\mathbf{w} \cdot \mathbf{x} + b).

Regarde bien ce qu’il y a, et surtout ce qu’il n’y a pas, dans cette équation. Il y a les entrées, les poids, le biais, l’activation. Il n’y a aucune trace du moment où l’entrée arrive. Tu peux présenter x\mathbf{x} aujourd’hui ou demain, le résultat yy est le même. Le neurone n’a pas d’horloge, pas de mémoire de ce qui s’est passé juste avant. On dit qu’il est sans état : sa sortie ne dépend que de l’entrée de l’instant.

Imaginons qu’on lui présente une séquence d’entrées, une à chaque pas de temps : x0,x1,x2,\mathbf{x}_0, \mathbf{x}_1, \mathbf{x}_2, \dots Le neurone sans état les traite une par une, indépendamment :

yt=f(wxt+b).y_t = f(\mathbf{w} \cdot \mathbf{x}_t + b).

Chaque sortie yty_t ne regarde que son entrée xt\mathbf{x}_t. Le passé n’entre jamais dans le calcul. C’est un présent éternel, sans avant ni après.

Le problème de la chouette : entendre un écart de temps

Formalisons le défi de la chouette. Deux signaux arrivent, un par oreille. Appelons-les l’entrée gauche et l’entrée droite. Ce qui porte l’information, ce n’est ni l’intensité du son gauche ni celle du son droit pris isolément : c’est l’écart de temps entre les deux. Le cerveau doit décharger fort quand les deux signaux arrivent presque ensemble, et rester muet quand ils sont trop espacés.

Cette capacité porte un nom : la détection de coïncidence Détection de coïncidence Capacité d'un neurone à état à décharger seulement quand deux entrées arrivent à un court intervalle l'une de l'autre. Sa fenêtre d'intégration interne rend ce calcul possible, là où un neurone sans mémoire en est incapable. Illustrée par le modèle de Jeffress (1948) pour la localisation sonore. Source : Jeffress (1948) . Elle a été proposée dès 1948 par Lloyd Jeffress comme modèle de la localisation sonore (Jeffress, 1948), et on l’a depuis observée dans le tronc cérébral des oiseaux et des mammifères.

Voici pourquoi le neurone sans état échoue. Supposons que jamais les deux entrées ne tombent exactement sur le même pas de temps (il y a presque toujours un petit écart). Alors, à chaque pas, le neurone ne voit qu’une seule entrée active. Comme sa sortie ne dépend que de l’instant présent, il réagit pareil que l’écart soit minuscule ou énorme. Il ne peut pas mesurer une distance entre deux évènements qu’il ne voit jamais ensemble. Il lui manque un endroit où garder la trace de la première entrée en attendant la seconde.

Donner un état au neurone

L’idée qui débloque tout : ajouter au neurone une variable interne qui se souvient, un court instant, de ce qui vient d’arriver. On l’appelle le potentiel de membrane Potentiel de membrane Variable interne d'un neurone à état qui mesure sa charge électrique accumulée. Il monte quand des entrées arrivent, fuit lentement vers son repos en l'absence d'entrée, et déclenche une impulsion quand il atteint un seuil, après quoi il se réinitialise. , par analogie avec la charge électrique qui s’accumule sur la membrane d’un vrai neurone. Notons-le vv.

Cette variable obéit à trois règles simples, à chaque pas de temps :

  1. Elle fuit. En l’absence d’entrée, vv retombe peu à peu vers zéro. Elle ne garde qu’une fraction λ\lambda de sa valeur d’un pas au suivant, avec 0λ<10 \le \lambda < 1.
  2. Elle intègre. Quand une entrée de charge ItI_t arrive au pas tt, elle s’ajoute à vv.
  3. Elle décharge. Si vv atteint un seuil θ\theta, le neurone émet une impulsion et vv se réinitialise à zéro.

Les deux premières règles tiennent dans une seule récurrence :

v(t+1) = λ · v(t) + I(t)
Mise à jour du potentiel, un pas de temps

En notation compacte :

vt+1=λvt+It.v_{t+1} = \lambda\, v_t + I_t.

Cette équation se lit : la nouvelle valeur du potentiel est égale à l’ancienne multipliée par la rétention λ\lambda, plus l’entrée reçue à ce pas. Le facteur λ\lambda est la mémoire du neurone. À λ=0\lambda = 0, il oublie tout instantanément et redevient sans état. Plus λ\lambda approche de 11, plus il garde longtemps la trace du passé.

Ce neurone à trois règles est le plus simple des neurones impulsionnels. On l’appelle le modèle integrate-and-fire Integrate-and-fire (intègre-et-décharge) Modèle de neurone qui accumule le courant entrant dans un potentiel de membrane avec une fuite (constante de temps tau) et émet une impulsion quand un seuil est franchi. Première variable d'état d'un neurone, introduite par Lapicque en 1907. Source : Lapicque (1907) (intègre-et-décharge), introduit par Louis Lapicque dès 1907 (Lapicque, 1907). Un neurone dont la sortie dépend d’une variable interne qui évolue dans le temps est un neurone à état Neurone à état Neurone dont la sortie dépend d'une variable interne qui évolue dans le temps (potentiel de membrane, seuil adaptatif), et donc de son histoire récente. Par opposition au neurone sans état, dont la sortie ne dépend que de l'entrée instantanée. : par opposition au neurone sans état des fondations, sa réponse dépend de son histoire récente.

Manipule la détection de coïncidence

La théorie d’un coup d’oeil ne remplace pas la main sur les curseurs. Dans le composant ci-dessous, deux entrées de charge fixe arrivent : la première tôt, la seconde décalée du délai Δ que tu règles. Tu vois le potentiel monter à la première, fuir, puis remonter à la seconde. S’il franchit le seuil, le neurone décharge.

Ta mission : pars d’un délai nul (les deux entrées ensemble), constate la décharge, puis augmente Δ pas à pas jusqu’à ce que le neurone se taise. Tu viens de mesurer sa fenêtre de coïncidence. Ensuite, joue avec la rétention : une membrane qui garde mieux sa charge pardonne des délais plus grands.

seuil = 0,90déchargepotentieltemps (pas)

Un neurone qui entend le temps

Potentiel maximal atteint : 1,20
Le neurone décharge
Décharge tant que Δ ne dépasse pas 1

Trois choses à observer en jouant :

  • À délai nul, les deux charges tombent sur le même pas et s’additionnent : le potentiel fait un bond unique à 2c2c. C’est le cas le plus facile à décharger.
  • En augmentant la rétention, la pente de fuite s’adoucit et la fenêtre de coïncidence s’élargit. La mémoire de la membrane fixe la tolérance temporelle du neurone.
  • En montant le seuil, tu exiges une coïncidence plus serrée. Seuil et rétention sont deux manières indépendantes de régler la même chose : à quel point les deux entrées doivent être proches.

Le spike, un langage dans le temps

Le neurone à état ne rend plus un nombre continu comme la sigmoïde des fondations. Il rend une impulsion, un évènement bref et tout ou rien : il décharge, ou il ne décharge pas. Cette impulsion s’appelle un spike. Toute l’information qu’un réseau impulsionnel manipule est faite de spikes répartis dans le temps.

D’où une question neuve, qui n’avait pas de sens pour le neurone sans état : où l’information se cache-t-elle dans une suite d’impulsions ? Deux réponses cohabitent. Dans le codage par fréquence, ce qui compte est le nombre de spikes par seconde, leur cadence. Dans le codage temporel Codage temporel Manière de représenter une information dans l'instant précis où une impulsion est émise, et non dans le nombre d'impulsions par seconde. L'instant de décharge porte alors le message, ce qui permet à un réseau impulsionnel de calculer avec très peu d'impulsions. S'oppose au codage par fréquence. , ce qui compte est l’instant précis de chaque spike. La chouette utilise la seconde voie : c’est l’instant d’arrivée, pas la cadence, qui porte la position de la proie. Le codage temporel permet de calculer avec très peu de spikes, donc très peu d’énergie. On y reviendra en détail dans un chapitre dédié.

Sans état contre à état : ce que chacun voit

En une phrase

Le neurone des fondations est sans mémoire et donc aveugle au temps ; lui ajouter un potentiel de membrane qui intègre, fuit et décharge en fait un neurone à état capable de détecter la coïncidence de deux signaux, et donc d’entendre le temps.

Vers le chapitre 2

On a parlé du potentiel de membrane comme d’une variable qui monte et qui fuit, en se contentant d’un facteur de rétention λ\lambda posé à la main. C’est une caricature commode, mais d’où vient cette fuite, au juste ? Dans un vrai neurone, elle a une cause physique : la membrane cellulaire se comporte comme un petit condensateur qui se décharge à travers une résistance. Le chapitre 2 ouvre la cellule pour y trouver l’origine concrète de λ\lambda, avant que le chapitre 3 ne transforme notre récurrence en l’équation différentielle du modèle integrate-and-fire complet.

Exercices

Prends une feuille et un crayon. Les corrigés sont juste en dessous, à ne regarder qu’après avoir essayé.

Exercice 1 : intégrer à la main

Un neurone à état a une rétention λ=0,5\lambda = 0{,}5 et un seuil θ=0,9\theta = 0{,}9. Son potentiel part de v=0v = 0. Deux entrées de charge c=0,6c = 0{,}6 arrivent. Pour chacun des délais Δ=0\Delta = 0, Δ=1\Delta = 1 et Δ=2\Delta = 2 pas, calculer le potentiel au moment de la seconde entrée et dire si le neurone décharge.

Exercice 2 : un neurone sans état est aveugle au décalage

Montrer que le neurone sans état yt=f(wxt+b)y_t = f(\mathbf{w} \cdot \mathbf{x}_t + b) ne peut pas distinguer deux entrées proches dans le temps de deux entrées éloignées, dès lors que les deux entrées ne tombent jamais sur le même pas.

Exercice 3 : la fenêtre de coïncidence

À partir de la condition de décharge c(1+λΔ)θc\,(1 + \lambda^{\Delta}) \ge \theta, exprimer le plus grand délai entier Δmax\Delta_{\max} qui déclenche encore un spike, puis le calculer pour λ=0,7\lambda = 0{,}7, c=0,6c = 0{,}6 et θ=0,9\theta = 0{,}9.

Sources

Pour aller plus loin

  • Gerstner, W., Kistler, W. M., Naud, R. & Paninski, L. (2014). Neuronal Dynamics. Cambridge University Press. Chapitre 1 sur le modèle integrate-and-fire. neuronaldynamics.epfl.ch
  • Carr, C. E. & Konishi, M. (1990). « A circuit for detection of interaural time differences in the brain stem of the barn owl. » Journal of Neuroscience 10(10), 3227-3246. DOI 10.1523/JNEUROSCI.10-10-03227.1990
Quiz
  1. 1. Pourquoi le neurone des fondations ne peut-il pas mesurer un écart de temps entre deux entrées ?

  2. 2. À quoi sert le potentiel de membrane d'un neurone à état ?

  3. 3. Dans la récurrence v(t+1) = λ·v(t) + I(t), que se passe-t-il si λ = 0 ?

  4. 4. Qu'est-ce que la détection de coïncidence ?

  5. 5. Quelle est la sortie d'un neurone impulsionnel ?