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Logique, ensembles et démonstration · 01 / 03

Propositions et connecteurs logiques

Le langage de la rigueur : comment des énoncés vrais ou faux se combinent en raisonnements, et pourquoi « faux implique vrai » est vrai.

Toutes les mathématiques reposent sur un geste : démontrer. Pas convaincre, pas illustrer, démontrer. Et démontrer suppose un langage où chaque phrase est soit vraie, soit fausse, sans zone grise. Ce langage, c’est la logique propositionnelle. C’est le tout premier outil à poser avant d’écrire la moindre démonstration sérieuse.

À la fin de ce chapitre tu sauras répondre à trois questions : qu’est-ce qu’un énoncé qu’on a le droit d’appeler vrai ou faux, comment combiner de tels énoncés avec « non », « et », « ou », « si… alors », et pourquoi l’implication a un comportement qui surprend tout le monde la première fois.

L’enquête : raisonner juste

Imagine un détective sur une scène de crime. Il ne dispose que de faits, dont chacun est soit vrai, soit faux : « la fenêtre était verrouillée », « le suspect était en ville », « l’alarme s’est déclenchée ». À partir de ces faits, il enchaîne des déductions : si la fenêtre était verrouillée et l’alarme ne s’est pas déclenchée, alors l’intrus avait une clé.

Tout le raisonnement tient dans ces petits mots de liaison : non, et, ou, si… alors. La logique propositionnelle, c’est exactement ça, mais rendue assez précise pour qu’une machine puisse la vérifier. Le détective travaille à l’intuition. Nous, on va poser les règles noir sur blanc.

Qu’est-ce qu’une proposition

Une proposition Proposition Énoncé mathématique dont on peut dire sans ambiguïté s'il est vrai ou s'il est faux, sans troisième possibilité. Ce principe, appelé bivalence, est le point de départ de toute la logique propositionnelle. est un énoncé dont on peut dire sans ambiguïté s’il est vrai ou faux. C’est tout, mais c’est strict.

  • « 2 + 2 = 4 » est une proposition (vraie).
  • « 7 est un nombre pair » est une proposition (fausse).
  • « Quelle heure est-il ? » n’est pas une proposition : une question n’est ni vraie ni fausse.
  • « x>3x > 3 » n’est pas une proposition tant que xx n’est pas fixé : sa valeur de vérité dépend de xx. On en fera une vraie proposition au chapitre 2 grâce aux quantificateurs.

Le principe qui dit qu’une proposition est soit vraie, soit fausse, sans troisième possibilité, s’appelle la bivalence. On note traditionnellement le vrai VV (ou 11) et le faux FF (ou 00). On désigne les propositions par des lettres : PP, QQ, RR.

Joue avec une table de vérité

Avant toute théorie, manipule. Le tableau ci-dessous est une table de vérité Table de vérité Tableau qui donne la valeur de vérité d'une formule logique pour chacune des combinaisons possibles des valeurs de ses variables. Pour n variables, elle comporte 2ⁿ lignes. : il donne la valeur de deux formules pour chaque combinaison possible de PP et QQ. Bascule les valeurs de PP et QQ avec les boutons : la ligne correspondante se surligne. Ta mission : trouve la seule ligne où PQP \land Q vaut VV, puis la seule ligne où PQP \lor Q vaut FF.

PQP ∧ QP ∨ Q
VVVV
VFFV
FVFV
FFFF
Choisis les valeurs
Symboles

Tu viens de rencontrer deux connecteurs : \land (et) et \lor (ou). Formalisons-les, avec leur petit frère ¬\lnot (non).

Les trois premiers connecteurs : non, et, ou

Un connecteur logique Connecteur logique Symbole qui combine une ou deux propositions pour en former une nouvelle. Les cinq connecteurs de base sont la négation (¬), la conjonction (∧), la disjonction (∨), l'implication (⇒) et l'équivalence (⇔). est un symbole qui fabrique une nouvelle proposition à partir d’une ou deux propositions. On définit chacun par sa table de vérité, qui est sa définition complète : rien de caché.

La négation : ¬

La négation inverse la valeur de vérité. ¬P\lnot P se lit « non PP » et vaut VV exactement quand PP vaut FF.

PP¬P\lnot P
VF
FV

La conjonction : ∧

PQP \land Q se lit « PP et QQ ». Elle vaut VV uniquement quand les deux sont vraies en même temps.

PPQQPQP \land Q
VVV
VFF
FVF
FFF

La disjonction : ∨

PQP \lor Q se lit « PP ou QQ ». Attention au piège : c’est le ou inclusif. Il vaut VV dès qu’au moins une des deux est vraie, y compris si les deux le sont.

PPQQPQP \lor Q
VVV
VFV
FVV
FFF

L’implication, le connecteur qui piège

Voici le connecteur le plus important des mathématiques, et le plus contre-intuitif. L’ implication Implication Connecteur « si... alors... », noté ⇒. La proposition P ⇒ Q est fausse dans un seul cas : quand P est vraie et Q est fausse. En particulier, une implication dont la prémisse est fausse est toujours vraie. PQP \Rightarrow Q se lit « si PP alors QQ ». Comme le neurone se lit de trois façons, l’implication aussi, et il faut connaître les trois :

si P alors Q | P suffit pour Q | Q est nécessaire pour P

Trois lectures équivalentes de P ⇒ Q

Sa table de vérité réserve une surprise : PQP \Rightarrow Q n’est fausse que dans un seul cas, celui où PP est vraie mais QQ fausse.

PPQQPQP \Rightarrow Q
VVV
VFF
FVV
FFV

Les deux dernières lignes choquent : quand PP est fausse, PQP \Rightarrow Q est vraie quoi qu’il arrive. On dit qu’une implication à prémisse fausse est vraie par vacuité.

L’implication cache une seconde surprise, plus utile encore : elle se réécrit sans le symbole \Rightarrow. Compare ci-dessous PQP \Rightarrow Q et ¬PQ\lnot P \lor Q. Active « Tout afficher » : les deux colonnes sont identiques.

PQP ⇒ Q¬P ∨ Q
VVVV
VFFF
FVVV
FFVV

Ces deux formules sont équivalentes : elles prennent la même valeur sur chaque ligne.

Choisis les valeurs
Symboles

Cette réécriture PQ¬PQP \Rightarrow Q \equiv \lnot P \lor Q est un outil qu’on utilisera sans cesse pour manipuler les implications dans les démonstrations.

L’équivalence, les tautologies et les contradictions

Quand deux propositions ont la même valeur de vérité dans tous les cas, on dit qu’elles sont en équivalence logique Équivalence logique Relation entre deux propositions qui ont la même valeur de vérité dans tous les cas possibles. Le connecteur associé, noté ⇔, se lit « si et seulement si » et équivaut à une double implication. . Le connecteur PQP \Leftrightarrow Q se lit « PP si et seulement si QQ ». Il vaut VV exactement quand PP et QQ ont la même valeur.

PPQQPQP \Leftrightarrow Q
VVV
VFF
FVF
FFV

Deux familles de propositions méritent un nom :

Les lois de De Morgan

Comment nie-t-on un « et » ? Comment nie-t-on un « ou » ? La réponse, ce sont les deux lois de De Morgan, parmi les plus utilisées de toutes les mathématiques :

¬(P ∧ Q) ≡ ¬P ∨ ¬Q ¬(P ∨ Q) ≡ ¬P ∧ ¬Q
Lois de De Morgan

En clair : nier « les deux » revient à dire « au moins l’un des deux est faux » ; nier « au moins l’un » revient à dire « les deux sont faux ». Vérifie la première loi toi-même ci-dessous, colonne contre colonne.

PQ¬(P ∧ Q)¬P ∨ ¬Q
VVFF
VFVV
FVVV
FFVV

Ces deux formules sont équivalentes : elles prennent la même valeur sur chaque ligne.

Choisis les valeurs
Symboles

Voici le tableau récapitulatif des cinq connecteurs. Garde-le sous les yeux : c’est ta carte du chapitre.

SymboleNomLectureVrai quand…
¬\lnotnégationnon PPP est faux
\landconjonctionP et QPP et QQ sont vrais tous les deux
\lordisjonctionP ou Qau moins un des deux est vrai
\Rightarrowimplicationsi P alors Qsauf si PP vrai et QQ faux
\LeftrightarrowéquivalenceP si et seulement si QPP et QQ ont la même valeur

Toute formule est un arbre

Une formule logique n’est pas une suite de symboles à plat : c’est une structure emboîtée, un arbre. Les connecteurs sont les nœuds, les variables sont les feuilles. Voici l’arbre de (PQ)R(P \land Q) \Rightarrow R :

Arbre syntaxique de (P ∧ Q) ⇒ R

Cet arbre dicte l’ordre d’évaluation : on calcule d’abord les feuilles, puis on remonte. Il dicte aussi la priorité des connecteurs, exactement comme la multiplication passe avant l’addition. La convention, du plus prioritaire au moins prioritaire : ¬\lnot, puis \land, puis \lor, puis \Rightarrow, puis \Leftrightarrow. Ainsi ¬PQ\lnot P \lor Q se lit (¬P)Q(\lnot P) \lor Q, et non ¬(PQ)\lnot (P \lor Q). En cas de doute, les parenthèses tranchent.

Une histoire : de Boole aux circuits

L’idée que le raisonnement puisse devenir du calcul est récente à l’échelle des mathématiques.

AnnéeÉvénement
1847George Boole publie une algèbre où le vrai et le faux se calculent comme des nombres. La logique devient mathématique.
1879Gottlob Frege invente une notation pour les quantificateurs et fonde la logique moderne. On en récolte les fruits au chapitre 2.
1937Claude Shannon montre dans son mémoire de master que les circuits à interrupteurs réalisent exactement l’algèbre de Boole. Naissance de l’électronique numérique.

En une phrase

La logique propositionnelle est un petit calcul exact : des propositions, vraies ou fausses, se combinent par cinq connecteurs, et la valeur de n’importe quelle formule se lit mécaniquement dans sa table de vérité.

Vers le chapitre 2

On a soigneusement évité « x>3x > 3 » en disant que ce n’était pas une proposition. C’est gênant : les mathématiques sont pleines d’énoncés qui dépendent d’une variable. Pour les rendre vrais ou faux, il faut dire « pour tout xx » ou « il existe un xx ». Ce sont les quantificateurs \forall et \exists, le sujet du chapitre 2.

Exercices

Prends une feuille et un crayon. Les corrigés sont juste en dessous, regarde-les seulement après avoir essayé.

Exercice 1 : reconnaître une équivalence

Dresser la table de vérité de (PQ)(QP)(P \Rightarrow Q) \land (Q \Rightarrow P), puis comparer avec PQP \Leftrightarrow Q. Que constate-t-on ?

Exercice 2 : nier une implication

Montrer, par une table de vérité, que ¬(PQ)\lnot(P \Rightarrow Q) est équivalente à P¬QP \land \lnot Q. Cette identité est précieuse : elle dit ce qu’il faut exhiber pour réfuter un « si… alors ».

Sources

  • Boole, G. (1854). An Investigation of the Laws of Thought. Walton and Maberly. Archive.org
  • Frege, G. (1879). Begriffsschrift. Louis Nebert.
  • Shannon, C. E. (1938). « A Symbolic Analysis of Relay and Switching Circuits. » Transactions of the AIEE 57(12), 713-723. DOI 10.1109/T-AIEE.1938.5057767

Pour aller plus loin

  • Cori, R. & Lascar, D. (2003). Logique mathématique, tome 1. Dunod. Une référence française rigoureuse.
  • David, R., Nour, K. & Raffalli, C. (2003). Introduction à la logique : théorie de la démonstration. Dunod.
  • Velleman, D. J. (2019). How to Prove It. Cambridge University Press. Excellent pour passer de la logique aux démonstrations.
Quiz
  1. 1. Lequel de ces énoncés est une proposition ?

  2. 2. En mathématiques, P ∨ Q (P ou Q) est vraie quand...

  3. 3. Dans quel cas l’implication P ⇒ Q est-elle FAUSSE ?

  4. 4. Que vaut P ⇒ Q quand P est fausse ?

  5. 5. À quoi est égale ¬(P ∧ Q) d’après la loi de De Morgan ?